Je réalise que je vous parle très souvent des ateliers organisés avec d’autres auteurs, mais finalement jamais de mon propre espace de création, mon atelier – le physique et celui dans ma tête. Sur Facebook, j’ai reçu plusieurs questions sur l’organisation de mon temps et de mes projets, sur le « comment ça se passe » dans les coulisses. Alors, bienvenue dans mon atelier, photographié par la très talentueuse Jade Sequeval qui était de passage à Paris.

© Jade Sequeval

Tout d’abord, mon chez-moi est aussi mon atelier. Je vais parfois travailler ailleurs – chez Bragelonne, dans des cafés, etc, mais cet endroit reste celui dans lequel j’écris le plus, et depuis un certain temps. C’est un lieu assez magique, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, c’est le seul appartement que j’ai obtenu à Paris lorsque j’ai cherché intensivement durant trois mois pendant mon stage (je vous passe la période « sans domicile fixe », « ma valise est ma maison » un tue-écriture terrible). Ensuite, quelques jours après l’avoir visité comme j’ai visité tant d’apparts, j’ai commencé Ce qui nous lie en imaginant Alice vivre ici, parce que j’avais ressenti quelque chose de fort entre ces murs, parce que je trouvais la mezzanine poétique. Sur la trentaine de dossiers déposés, c’est la seule réponse positive que j’ai obtenue, trois semaines après la visite, un petit miracle. Pour finir, j’ai quitté cet appartement fut un temps, puis l’appartement est revenu à moi huit mois plus tard, grâce à une série de coïncidences. Donc me revoici ici, dans cet endroit refait à neuf – le même en différent. C’est un espace ouvert : en haut, la mezzanine, mon jardin secret, en bas, la salle où tout le monde est bienvenue. Manon, qui passe à l’improviste pour une séance d’écriture. Joanne, pour travailler sa thèse. Aurore, étudiante en L3 à laquelle je donne des cours de littérature. Dans tous ces joyeux passages, il y aussi Elios, mon Maine Coon âgé désormais de 4 ans. Une fourrure pleine de soleil, un compagnon envahissant et bienveillant.

© Jade Sequeval

Comment est-ce que j’organise mon temps, donc, entre tous ces projets ? Tout d’abord, ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a plusieurs étapes bien dinstinctes dans la naissance d’un roman. Désormais, mes projets sont acceptés par mes éditeurs (Bragelonne/Milady, Rageot, Syros, nobi nobi !) soit sur synopsis, soit durant la création, soit à remise du manuscrit. Chaque éditeur implique une relation différente. Quoiqu’il en soit, s’il y a des variations dans le moment de la signature, le processus global reste le même.

© Jade Sequeval

1) Le scénario / Le plan / La documentation

Moment où l’idée d’un roman me heurte comme une météorite. Je regarde le cratère, heureuse ou embêtée, en fonction du planning dans lequel je me trouve. Ensuite, je démarre par une phase de documentation. Je vais engrenger le plus d’informations possibles sur mon sujet, et cette stimulation intellectuelle va faire naître d’autres arborescences d’intrigues. J’ai une devise : un carnet par roman. J’y consigne alors des notes, des hypothèses, des morceaux de dialogues qui cognent un peu trop fort dans la tête. Ensuite, je construis mon scénario, j’essaie d’avoir une idée d’où je vais, des étapes pour y aller. Je balise un chemin, tout en sachant qu’il changera.

2) L’écriture elle-même

C’est la phase de création pure, celle où ainsi armée de la documentation, du scénario, des bribes de scènes, il est temps de plonger. Dans un précédent article, je vous parlais du flux. Eh bien c’est le moment où je chasse le flux, où je l’apprivoise, où je le veux chaque jour sur mon épaule. Durant cette période, j’écris tous les jours. En général, je me fixe un objectif de 5000 signes. Je peux écrire un premier jet en trois mois comme en un an, en fonction de ma productivité, de mon énergie, de la difficulté…

3) Relecture par soi et l’entourage

Ça y est, le point final est posé. C’est le moment de laisser reposer quelques temps, afin de prendre du recul. J’envoie alors le roman à ma horde de bêta-lecteurs fidèles aux dents acérées. Premiers retours. J’attends encore un peu, je réfléchis, je tourne cela dans tous les sens. Après avoir mis suffisament de distance entre le texte et moi, je le reprends donc…

4) Se corriger soi-même

Le temps ayant passé – en général, j’essaie d’attendre au minimum un mois ou deux, parfois cela peut être beaucoup plus, comme pour Métamorphoses que je réécris depuis des années – c’est le moment de se corriger soi-même. À l’aide des retours des bêtas lecteurs, je tisse et retisse, coupe, ajoute. 

5) L’envoi à l’éditeur

Une fois que j’arrive à une version que je juge correcte, sur laquelle je n’ai là, pour le coup, plus aucun recul, je suis en général prise dans une grande crise d’angoisse mêlée à de l’excitation. C’est le moment d’envoyer à l’éditeur. Deux options : soit c’est un roman déjà signé, alors là, pression maximale. La version finale correspondra-t-elle aux attentes fixées ? Soit c’est un roman non signé, dont on a déjà discuté avec enthousiasme. Ah ben, c’est aussi la grosse pression en fait, la signature du contrat en moins, car la question reste la même ! Quoiqu’il en soit, la relation privilégiée qui se construit au fil du temps avec les éditeurs permet de mettre l’anxiété en échec. J’envoie.

5) Premier retour de l’éditeur

En général, cette phase se déroule en rendez-vous : dans un bureau ou autour d’un verre, peu importe, car rien ne vaut la parole en direct dans ces moments-là. On va parler du projet, de ce qui plaît, de ce qui plaît moins. On va rire aussi, pas mal, pointer des tics et des habitudes, faire vivre l’intrigue et les personnages par cette seule discussion. Comme si on parlait d’amis proches. Quand ça se passe comme ça, on sait quelque part que ça marche. C’est un moment de dialogue, de réflexion aussi, où l’auteur doit défendre et rappeler le cap de son projet, où l’éditeur va proposer des pistes d’amélioration, ou au moins mettre sur la table des questions méritant d’être posées. On se met alors d’accord sur la direction dans laquelle on souhaite aller ensemble. Et puis on trinque.

6) Première phase de corrections avec l’éditeur

Un laps de temps plus ou moins long s’écoule entre le rendez-vous et la réception du roman annoté. Là aussi, chaque éditeur a sa propre méthode : envoi d’une version imprimée annotée de façon manuscrite ou corrections via word avec le suivi des modifications… Quoiqu’il en soit, là, c’est encore les mains dans le cambouis, les corrections sur les axes globaux évoqués auparavant. Ces axes sont très variables selon les éditeurs : les premières corrections sur l’intrigue sont souvent le reflet de l’éditeur, de ses obsessions, de ses propres motifs. Il faut alors s’en emparer, voir ce qu’on en tire, s’en approprier certaines et en rejeter d’autres. J’en profite aussi de mon côté pour reformuler des choses, modifier, remettre en question. Puis je renvoie.

6) Seconde phase de corrections avec l’éditeur

Là aussi, du temps va encore s’écouler, allant de plusieurs semaines à plusieurs mois en fonction du planning de l’éditeur. C’est un jeu de ping-pong : l’éditeur renvoie de nouveau le roman avec l’acceptation des modifications précédentes, puis va aller dans le plus précis. L’étape auparavant, on était sur des modifications plus générales, là, on se rapproche du micro. Traque des répétitions, des incohérences restantes. Je renvoie. Il peut y avoir ainsi de très nombreux échanges, en fonction de la masse de travail.

7) Relecture finale : le BAT

Là, c’est le moment d’émotion et d’horreur mêlés. On reçoit le BAT (Bon À Tirer), c’est-à-dire la version finale et mise en page. Plus possible de reculer. Entre temps, l’éditeur aura fait un dernier passage de corrections orthographique. Alors là, on savoure, on relit avec application, traquant la moindre erreur qui se serait glissée. Et on en trouve, évidemment, alors que nous étions plusieurs à lire et relire encore. C’est comme ça. Ensuite, la lecture et les dernières modifications effectuées, je signe. Et c’est parti. Le livre va vivre sa petite vie.

Au final, vous voyez, l’écriture en elle-même n’est que la phase immergée de l’iceberg du roman. Il y a ensuite de longues phases de réflexion, de remaniements, de prise de recul, de discussions. Comme ce sont des étapes très longues, une fois que je termine un roman, je passe à l’écriture d’un autre, et continue alors de corriger le précédent en parallèle. C’est en superposant ainsi que je parviens à gérer de front plusieurs projets. Par contre, il m’est impossible de jongler entre l’écriture de plusieurs romans en même temps. Ce que je commence, j’ai besoin de le finir. Même pour une simple nouvelle. C’est donc une organisation autour d’un mode de fonctionnement connu. Et les moments de « flux », d’extase créatif, valent bien tous les fastidieux remaniements qui suivent… C’est pour cela que je n’accepte que d’écrire ce qui me fait vraiment vibrer, que j’accepte la contrainte que si je sais qu’elle ne me paralysera pas – par exemple, les commandes de nouvelles, comme pour l’anthologie des Imaginales 2014.

Écrivain : mon métier, celui où j’exerce la sincérité en mentant. Comme disait V dans V pour Vendetta : « Oui, j’ai créé un mensonge. Mais c’est en y croyant que tu as découvert la vérité qui est en toi. »

 

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